A. Hassaballah Soubiane: "Je remercie Dieu de m'avoir donné le courage de changer de fusil d'épaule…"
Interview de Mr. Ahmat H. Soubiane, ancien ambassadeur du Tchad aux Etats-Unis et au Canada, limoge il y a quelques mois pour son opposition a la modification de la constitution. C'est interview a ete realisee par Mme Sy Koumno Singa Gali, Directrice de l'hebodmadaire l'Observateur ( qui vient d'etre acquittee par une juge dans un proces ), publiee dans un recent numero de L'Observateur et repris par Alwihda. Lisez !
© Propos recueillis par Sy Koumbo Singa Gali, D.P. de l'Observateur.
Ambassadeur du Tchad aux Etats-Unis et au Canada, Ahmat Hassaballah Soubiane, membre fondateur du MPS, a été limogé en début d'année pour avoir dénoncé les dérives de son parti, notamment la décision qui se préparait au Congrès, celle de modifier la constitution de 1996 afin de pérenniser le pouvoir de Déby. Aujourd'hui avec quelques tchadiens, il a créé la Coalition pour la Défense des Droits Constitutionnels. L'Observateur l'a rencontré en exclusivité pour vous.
M. Ahmat Soubiane, comment devrais-je vous appeler? Excellence ou président du collège de la coalition? Ahmat Hassabalah Soubiane: Si vous faites allusion à mon ancienne fonction d'ambassadeur, c'est du passé. Actuellement je coordonne les activités du collège de la CDDC. Justement la Coalition pour la Défense de la Démocratie et des Droits Constitutionnels a été créée il y a 8 mois et nous constatons que vous êtes toujours dans le provisoire, le bureau définitif n'étant toujours pas connu, y a t-il un problème lié à cela, si oui lequel?
A. Hassaballah Soubiane: La coalition se compose des forces et sensibilités politiques, de diverses capacités sociales, culturelles, ou symboliques, comme cela a été stipulé dans l'Appel pour la renaissance. Pour des raisons particulières et à cause de la dérive répressive et policière du régime, nous avons choisi de travailler de cette manière. Et le bureau provisoire qui sera public très prochainement ne représentera que la partie visible de l'iceberg.
Vous vivez aux Etats-Unis où se trouve disons, provisoirement le siège de la coalition; comment entendez-vous vous organiser sur le plan pratique pour que votre lutte ait un effet véritable sur la politique intérieure de notre pays?
A.H.S: Nous sommes aujourd'hui dans un monde connecté ou l'information circule avec une vitesse incroyable et atteint des lieux inimaginables. Les tchadiens dans leur écrasante majorité ont été solidaires aux idées que nous avons exprimées dans notre lettre adressée au MPS, parce que nous avons dit tout haut ce qui compose leurs intimes prières quotidiennes. Sur le plan pratique, nous coordonnons avec la coalition de l'opposition démocratique nos actions. Nous sommes fort du soutien des militants du comité de réflexion et d'action (CRA) du MPS et des militants des autres composantes de la CDDC qui se trouvent partout à l'intérieur du pays. Ainsi nos actions ont eu et auront des effets importants sur la politique intérieure du pays. Mais comme nous avons à faire à un pouvoir qui ne se préoccupe guère de l'opinion du peuple, le changement adviendra un jour ou l'autre sans qu'il ne le voit venir. Nous restons convaincus que l'avenir n'appartient pas a ceux qui ne savent que tuer, voler, piller et mentir à leur peuple.
M. Soubiane, vous êtes membre fondateur du MPS et vous avez été aux affaires pendant longtemps; en début 2004, votre acte qu'on peut qualifier de courageux, celui de dénoncer les dérives de votre parti et du régime vous a valu votre limogeage du poste d'ambassadeur du Tchad aux Etats-Unis et au Canada, pourquoi avoir subitement changé de fusil d'épaule.
A.H.S: En réalité ce n'est pas la première fois que j'exprime mon point de vue sur la conduite des affaires au sein de mon parti, ni la première fois que je dénonce les dérives du régime. Très tôt, au Congres du MPS en 1993 j'ai eu à m'opposer à la conduite familiale des affaires de l'État et du parti. Cela m'a valu une mi-résidence surveillée pendant un an. Depuis j'ai été tenu à l'écart du cercle d'influence. Cette fois ci, ma décision est motivée par l'opportunité historique qui s'offrait au Tchad, un réel déclic pour une réelle réconciliation était à portée de main. Tout dépendait d'un seul homme, le Président Deby. Va-t-il respecter la constitution, respecter son engagement et quitter le pouvoir à la fin de son dernier mandat?
| Pour ma part, je remercie Dieu de m'avoir donné le courage nécessaire de changer de fusil d'épaule et d'être avec ceux qui rêvent de libérer notre cher pays du joug de la barbarie et du pillage indécent." | En accord avec d'autres membres fondateurs du MPS que je ne citerais pas ici, nous avons voulu lui indiquer une porte de sortie honorable. Malheureusement le Président semble petit à petit s'orienter vers la voix contraire. Pour ma part, je remercie Dieu de m'avoir donné le courage nécessaire de changer de fusil d'épaule et d'être avec ceux qui rêvent de libérer notre cher pays du joug de la barbarie et du pillage indécent. |
Pour revenir à la coalition, il n' y a pas longtemps, vous avez publié ce que vous appelez "appel pour la renaissance du Tchad". Est ce qu'on peut dire aujourd'hui que votre appel a été entendu et que les tchadiens se rallient vraiment à la cause que vous voulez défendre?
A.H.S: Ce qui est palpable c'est que la dynamique contre la présidence à vie fait son chemin. La majorité des forces politiques et sociales y adhèrent, pendant que le commun de tchadien n'hésite plus à brandir le bâton magique s'il en existe pour engloutir les tenants du pouvoir actuel. Nous pensons que cela exprime le plus vaste ralliement à la cause que nous défendons. Pour notre part nous restons persuades que le président Deby est dans une impasse réelle et grave. Toutes les manœuvres conçues jusqu'à lors ont donné des résultats insignifiants; le vrai-faux coup d'Etat n'a fait qu'ajourner la grogne du peuple, la carte de la division nord-sud ne marche plus malgré les provocations répétées et téléguidées, la carte Arabe-Africain noir que le Président Déby tente vainement d'exporter du Darfour ne tient pas non plus, la carte qui consiste à mobiliser les enfants du BET derrière l'idée que le pouvoir ne doit pas quitter la région (la main trompeuse tendue à l'ancien président Goukouni) ne trompe personne. La dernière carte qu'on tente de secouer est la soit disant arnaque des revenus du pétrole par le consortium. Si cela en est une, elle cache une autre plus grave, surtout que les responsables du scénario malsain il y a un an, de corruption du projet de gaz de Sidigui apparaissent de nouveau dans le collège de contrôle et de surveillance de gestion des ressources pétrolières. Notre appel a donc été à la base de cette vaste mobilisation contre la présidence à vie, et puis vous savez mieux que quiconque que le vœux le plus cher du peuple tchadien est de voir partir le président Déby, son tribalisme et sa mauvaise gouvernance.
Justement 4 impératifs ont été cités dans votre appel, notamment la paix générale et définitive, la stabilité politique, l'unité nationale et le progrès économique. Est ce qu'on peut considérer cela comme votre programme de lutte et si oui quels sont les moyens et les stratégies mis en place pour atteindre ces buts?
A.H.S: Les 4 impératifs représentent les aspirations de notre peuple. C'est aussi le point commun des différents programmes des partis politiques de l'opposition. La CDDC se veut un cadre de lutte avec un objectif bien précis. La Défense des Droits constitutionnels comme précitée, l'alternance politique et la préservation des valeurs républicaines en considérant bien entendu la somme de ces quatre points que l'opposition en générale a su très bien harmoniser. S'agissant du point économique, la CDDC est bien incitée par l'allure que prennent la encore les dérives du clan dans la gestion du dossier pétrole en sa dernière phase liée a son exploitation et tout ce qui en découle. Ayant été l'un des bâtisseurs de ce projet de lutte contre la pauvreté, je ne suis pas surpris de la réaction de N'Djamena face aux partenaires dans la stratégie de vouloir mettre la main sur les ressources du pétrole. Qui arnaque qui et qui pille quoi? Les tchadiens doivent se demander pourquoi et pour qui ce projet a vu le jour. Ce projet de partenariat public-privé a été conçu pour combattre la pauvreté. Il a fallu le poids moral de la Banque Mondiale pour que le consortium accepte d'investir. Ce que le Gouvernement feigne d'ignorer c'est que la banque mondiale et le consortium doivent réussir leur promesse de combattre la pauvreté au Tchad. Quand au président Déby comme toujours, il est prêt à accepter toutes les conditions quand il est dans le besoin mais ne respecte jamais ses engagements. Cette fois ci la question est d'une haute importance, le projet pétrole tchadien est un modèle mondial qui doit réussir sinon la crédibilité de la Banque mondiale sera sérieusement altérée.
Vous appelez aussi au respect de la constitution de mars 96, or justement en mai dernier les députés MPS ont voté pour le principe de la modification de cette constitution et le pouvoir se prépare à aller au référendum, que faites-vous pour empêcher que cette modification n'ait lieu?
A.H.S: Nous rappelons ici que le Président Déby a eu le soutien des Gouvernants Français avant d'engager la mascarade de révision au niveau du parlement. Ceux qui constituent aujourd'hui la force de survie du régime clanique et anti-démocratique doivent reconnaître que la situation au Tchad reste très préoccupante. Ils doivent se rendre à l'évidence que le changement est inéluctable. La communauté internationale s'est exprimée très clairement sur la question au dernier sommet de l'UA, par la voix autorisée du Secrétaire Général de l'ONU Kofi Annan. Le peuple tchadien dans sa diversité religieuse et ethnique est choqué par le soutien des Gouvernants Français à la modification de l'article 61 de la constitution. Ainsi, l'espoir que la France de Mitterrand à suscité aux peuples d'Afrique francophone par le soutien aux reformes démocratiques se trouve aujourd'hui confisqué. La CDDC espère que les récents évènements en Cote d'Ivoire aideront les Gouvernants Français à accepter l'idée que les relations avec les peuples d'Afrique nécessitent une nouvelle approche. Cependant nous avons une nouvelle stratégie à laquelle toutes les sensibilités adhèrent déjà. Mais dites vous une chose, que face au non respect de la loi fondamentale, nous sommes en droit de désobéir. Nous allons nous opposer et nous le ferons dignement et sereinement tout en sachant que les chars, la GR et les militaires Français seront de la partie. Si d'ici là un autre vrai-faux coup d'État n'est pas orchestré.
Quels sont les rapports que vous entretenez avec l'opposition extérieure et intérieure?
A.H.S: Nous entretenons des rapports excellents. Depuis un certain temps comme vous le constater, l'opposition a davantage consolidé ses liens qu'ils ne l'ont été auparavant. A la CDDC nous nous en félicitons.
Et avec le pouvoir? le président Déby a-t-il cherché à vous contacter?
A.H.S: Plusieurs tentatives par le biais des personnes interposées ont eu lieu. La dernière en date est celle du Premier Ministre lors de son passage à Washington. Quand à la position de la CDDC, elle a été rendue publique par la voix de son Coordinateur National Adjoint sur les sitewebs tchadiens. Il n'est plus question de traiter séparément, l'opposition intérieure et extérieure partage le même objectif. Celui de l'instauration d'un État de droit: à prendre ou à laisser.
Une dernière question, vous êtes arabe et depuis les évènements du Darfour, les arabes du Tchad se disent pas en sécurité, parce qu'on semble, - les Zaghawa du Tchad en particulier- leur reproche leur consanguinité avec les Djandjawid. Avez-vous aussi le même sentiment?
A.H.S: Les arabes sont les derniers dans la série que le Président Déby a eu à chasser et pourchasser comme des animaux sauvages. Dites moi qui des ethnies du Tchad a été épargné? N'est ce pas les Zaghawas de Haggar, les Hadjarai, les Zaghawas de Abbas, les Boulalas, les Ouaddaïens, les Saras, les Ngambais, les Dadjos, les Tamas, les Toubous, les Boudoumas, les Kanembous, les Massas ont été du lot? Je n'ai pas seulement le sentiment mais nous vivons des réalités. Le clan dans sa manœuvre criminelle menée depuis le Tchad sait du moins de quoi il s'agit. Nous ne nous sommes pas laissés prendre au piège tendu puisque la mascarade était orientée a dessein face au Non populaire à la modification de la constitution. Maintenant le constat est là. Les arabes dans leur majorité observent, l'air serein l'importation des conflits sous des prétextes génocidaires. Ils continuent d'ailleurs a subir tous les genres de délits comme vérifiés et rapportés par les organisations de défense des droits de l'homme au Tchad. Les données de l'heure ne ressemblent plus à celles du genre classique de luttes menées sous des bannières de guérilla ou de guerres civiles entre ethnies. Regardez autour de vous des exemples frais d'expression populaire? L'instrumentalisation de l'ethnie n'a plus sa raison d'être là où les forces vives prônent le droit, la démocratie et la bonne gouvernance. Le Président Déby et ceux qui l'entourent ont-ils des arguments valables pour faire face aux revendications légitimes et plurielles des tchadiens? je ne le pense pas et la preuve leur sera démontrée dans l'avenir. Voila ce a quoi nous croyons en tant qu'arabes si on veut jeter l'anathème sur une partie des tchadiens. Maintenant tout ce que nous suivons à nos frontières Est, c'est la résultante, le zèle du fantôme que nous autres tchadiens avions laissé grandir dans nos murs. Un adage tchadien dit: "Si tu élèves un éléphanteau à l'intérieur de ta case, il l'emportera sur son dos pour suivre les siens"
M. Soubiane, une certaine presse vous a même trouvé des accointances politiques avec le régime de Al-Bachir, y'a t-il eu alliance entre vous ou non?
A.H.S: Absolument pas. (Rires…) Ce qui est amusant, c'est que le pouvoir de N'Djamena a même monté certains agents comme ce fut au temps de la DDS, les a infiltrés en tant qu'opposants au Soudan pour enquêter sur Soubiane. D'autres inventent des scénarii de rebellions les plus fantaisistes pour rassurer Déby et ses partisans. Je voudrais vous faire une confidence: il n'y a pas une voie aussi facile pour nous si jamais nous options pour la conquête du pouvoir par effusion de sang. Cela, n'est pas notre objectif et le clan le sait d'ailleurs.
Un dernier mot?
A.H.S: Je profite de l'occasion une fois de plus pour réitérer mes remerciements et ma gratitude à l'endroit des camarades dont je garde une interpellation. Je demeure réceptif à l'appel que vous m'aviez lancé par le biais du Comité de Réflexion et d'Action. Aussi la CDDC apprécie le courage et la détermination du peuple tchadien en général et de la jeunesse en particulier. Elle les exhorte à défier les oppresseurs, refuser de vivre comme des étrangers chez eux, refuser de subir les frustrations et les humiliations, dénoncer le népotisme et le pillage des ressources publiques et de répondre toujours présent à l'appel de l'opposition qui a fait des efforts considérables pour rester unie et déterminée pour la défense de la constitution et l'instauration d'un État de droit. Sachez que personne n'est invincible et regardez comment ont fini la majorité des dictateurs ivres de pouvoir. Le président Déby n'est plus capable de lever le petit doigt pour opérer une répression quelconque au prix d'accélérer son départ du pouvoir. En cette période de fin de Ramadan et bientôt de la naissance du Christ, prions ensemble Musulmans et Chrétiens pour que Dieu bénisse notre pays le Tchad et libère notre peuple de l'injustice et de la barbarie.
