Interview avec le Dr Albissaty Saleh Allazam, porte-parole de la Coordination Militaire Unifiée (CMU)

Publié le par Akhbach

Ancien porte-parole du Front Uni pour le Changement, volé aujourd’hui en éclat, le Dr Albissaty Saleh Allazam appartient à l’aile dure de l’opposition tchadienne. En exil, son nom figure dans la liste rouge des services de renseignements tchadiens du régime.

Au four et au moulin, le Dr Albissaty se bat sur le plan politique, diplomatique et militaire pour apporter toute sa contribution au changement politique en vue de l’instauration d’une démocratie effective au Tchad.
Pourtant, dans ses articles comme dans tous ses interviews, l’homme refuse d’être considéré comme un homme politique.
Investi porte-parole de la Coordination Militaire Unifiée (CMU), une nouvelle coalition formée d’à peu près six des mouvements armés, le Dr Albissaty s’attelle à nouveau pour assumer pleinement les fonctions à lui assignées par ses camarades.

L’équipe d’Alwihda saisit l’opportunité pour s’entretenir avec lui sur certains aspects tels que : le ralliement au régime du capitaine Nour du Fuc à l’issu de l’accord de Tripoli, sur la Coordination Militaire Unifiée (CMU), nouvellement crée et son début de difficultés, sur les chances de succès des mouvements armés de l’est qui tentent de renverser le régime d’Idriss Deby et enfin sur sa propre proposition de sortie de crise politique au Tchad.

« On ne peut jamais être contre une entreprise pour la paix, voyons ! Sauf que Deby n’est pas un homme de parole comme tout son entourage, d’ailleurs » Dr Albissaty.

- Alwihda : Bonjour Dr Albissaty !

- Dr Albissaty : Bonjour M Nguebla

- Alwihda : après des mois d’absence de la scène politique et militaire, vous voilà à nouveau nommé porte-parole de la Coordination Militaire Unifiée (CMU), quels sont vos sentiments ?

- Dr Albissaty : Mes sentiments sont plutôt mitigés. D’une part, être porte parole, je dois vous le dire, d’un groupe des chefs rebelles tchadiens n’est pas une chose aisée. Plus qu’un honneur, c’est une corvée ; cette fonction.
D’un autre côté, je pense que si jamais mon action pourrait apporter un soutien réel à la cause populaire, alors, j’en serais réellement heureux.

- Alwihda : Dites-nous les causes de l’échec en avril dernier du Fuc qui vient de voler en éclat aujourd’hui ?

- Dr Albissaty : vous me posez là une question la réponse à laquelle me jetterais en pâture à un certain nombre de gens qui trouverait l’occasion toute indiquée pour me vilipender.
Bon, tant pis. Je vous réponds : La principale cause de notre échec du 13 avril est le dilettantisme organisationnel, l’absence d’une vision réellement révolutionnaire et donc l’amateurisme dans la gestion de la résistance armée.
Sachez que le FUC était truffé d’aventuriers politiques de tout acabit. Nombreux « furent ? » ceux qui adhérèrent à la lutte armée par pure inactivité au pays, surtout ceux qui se présentaient comme des hommes politiques ; ceux qui étaient renvoyés de leurs postes et autres exclus de la société ; les malfrats, les truands, sans compter, bien entendu, les mouchards.
Quant à la raison matérielle, pratique ; celle liée directement à notre retrait de la capitale, elle est due aux ordres et contre-ordres aux troupes, en ce sens que le plan d’attaque initial préparé par le martyr, le colonel Mahamat Issa, n’a pas été respecté.

- Alwihda : Selon vous pourquoi le capitaine Nour a-t-il rallié le régime d’Idriss Deby alors qu’il était son ennemi avéré après quinze années de dissidence armée ? Est-ce le dernier recours pour lui ?

- Dr Albissaty : Je ne pense pas qu’il serait son « ennemi avéré » sinon il ne se serait pas rallié.
Est-ce le dernier recours pour lui ? Peut être. L’homme a perdu son prestige. D’autre mouvements qui étaient, il n’y a pas longtemps, sous son autorité se sont détachés, se renforcés et même devenus plus puissants que son RDL.
Il n’a peut être pas pu supporter cela ; il s’était laissé tomber dans la gueule du loup. Et puis, il y a le Soudan qui voudrait, à mon avis, se débarrasser d’un personnage devenu encombrant et la Libye qui se bat pour un rôle d’une autre nature en Afrique.

- Alwihda : Pourquoi n’aviez vous pas suivi le capitaine Nour ?

- Dr Albissaty : (rire) le suivre où ? à N’Djamena ? Mais nous n’en sommes pas sortis ensemble. Et puis il ne m’avait pas consulté lors des rencontres secrètes entre ses émissaires et ceux du régime; sinon je l’aurais suivi.

- Alwihda : Vous appartenez à la Coordination Militaire Unifiée (CMU), pourriez-vous nous dire sur sa composition, quels sont les mobiles qui vous ont poussé à sa création ? Et que représente-elle sur le plan militaire par rapport aux deux principales coalitions que sont : l’Union des Forces pour la Démocratie et le Développement (UFDD) et le Rassemblement des Forces pour le Changement (RFC) ?

- Dr Albissaty : la CMU est formée de sept mouvements ( le RFUTD du Dr Younous Atim, le FST de Mahamat Hassan alias KOKIS, le Mosanat dont le représentant sur le terrain est Mokhtar Natcho, le neo-CDR du Mahamat Zakaria, la CNT de Aldjinedi, le Rafd de Timane Erdimi, le FPR de Mahamat Abdelkader Oumar, et le Volcan dont je suis membre).
Petite précision : la CMU n’est pas nouvelle. Elle est née de l’alliance militaire entre le FUC d’antan et le RaFD de Timane Erdemi. Après la dislocation du FUC, tous les mouvements formant le FUC et hostiles à Mahamat Nour sont restés fidèles à cet accord. Cet accord fut renouvelé à la demande du Rafd et de la CNT et les mouvements ont du s’engager à nouveau par écrit. Ce qui a donné l’occasion à d’autres mouvements à faire leur entrée dans cette coalition purement militaire tels que le FPR de Mahamat Abdelkader Oumar et le RNDP du Dr Aguid Bachar.
Aujourd’hui, le RAFD et le RNDP ont formé un seul mouvement en dehors de la coordination.

Sur le terrain, la CMU occupe une large zone du territoire national notamment la zone de Haraze Amdjirema, Tissi ect …

- Alwihda : Pourquoi, les trois principales coalitions armées ne se fondent-elles pas en un ensemble ou bien ne coordonnent-elles pas leurs actions militaires communes pour faire face aux troupes gouvernementales ?

- Dr Albissaty : se fondre pour former un seul mouvement n’est pas une chose aisée dès lors que chaque partie à une idée derrière la tête. Pour ce faire, il aurait fallu qu’il ait une approche idéologique commune, dénuée d’ambitions personnelles des chefs de mouvements ; et je ne suis pas sûr que les chefs de mouvement ont une quelconque conception de développement basée sur des considérations idéologiques. Ont se bat pour chasser Deby du pouvoir que tout le monde vous dise. Le reste c’est ce que vous connaissez : nous allons ramener la justice, l’équité et tout ce que vous imaginez comme « phraséologies prêts-à-porter » que tout le monde connaît par cœur.
C’est pourquoi, nombreux sont ceux qui pensent que Deby étant la principale contradiction, on doit commencer par lui, et une fois Deby parti, la parole revient au peuple tchadien qui choisira ses dirigeants à travers des élections libres et transparentes, et le meilleur programme gagnera.

- Alwihda : Pensez-vous qu’en ordre dispersé, il est encore possible d’évincer le Président Idriss Deby du pouvoir ?

Dr Albissaty : très possible. Nous n’agissons pas en ordre si dispersé. Si politiquement nous n’avons pas réussi à former un mouvement unique, néanmoins, dans l’avenir, nos actions militaires de grandes envergures seront concertées.

- Alwihda : Croyez-vous encore à vos chances de succès militaires comme en avril dernier ? Et avez-vous les moyens de vos ambitions ?

- Dr Albissaty : bien sûr ! Si non, je ne vois pas ce que nous faisons avec nos armes. Et puis le régime de N’Djamena n’est pas si puissant comme on nous le fasse croire. Il suffit, croyez-moi, d’un tout petit coup concerté entre les différentes factions et c’est terminé. On fera taire tous ces médiocres griots du régime.

Quant aux moyens, nous possédons plus qu’il nous en faut, grâce aux forces du régime. Je vous dis que le véhicule mis en ma disposition pour mes déplacements est récupéré chez l’ennemi.

- Alwihda : Comment expliquez-vous la stratégie qu’adoptent les mouvements armés de l’est qui s’emparent des petites localités pour un laps de temps sans pour autant investir une grande région et y rester pour longtemps ?

- Dr Albissaty : ah non, les mouvements armés n’investissent pas que des petites localités. Vous le savez vous-mêmes pour avoir maintes fois annoncer cela dans les médias. Abeché, Biltine Amtimane ne sont pas des petites localités ; et même Adré n’est pas une petite localité, à l’échelle nationale.
Maintenant, que cette stratégie est bonne ou mauvaise, c’est une autre affaire. Toute fois, elle a eu le mérite de démoraliser complètement l’armée de Deby.

- Alwihda : Notre équipe a eu vent d’une information selon laquelle vous éprouvez de difficultés par rapport à la présence au sein de la Coordination d’un personnage suspecté, pouvez-nous dire quelque chose sur l’identité de la personne et pourquoi figure t-elle parmi vous ?

- Dr Albissaty : vous savez, les infiltrations ne sont pas des cas qui ne se rencontrent qu’au sein des maquisards tchadiens. Sauf que chez-nous, je ne sais pour quelle intéressante raison, nous les laissons tranquillement faire leur travail sans être inquiété. Pire, nous les responsabilisons, les écoutons et les laissons « guider nos pas. ».
Cet homme n’est pas nouveau en milieu rebelle tchadien. C’est un monsieur qui évolue dans le flou ; son sport favori c’est pêcher dans les eaux troubles. On le voit ces derniers temps inséparable avec Ahmat Soubiane, Allah seul sait quel coup il est en train de préparer pour ce dernier. Ce qui est sûr, il va le griller comme il a grillé Aldjinedi et son CNT.

Alwihda : Que reprocheriez-vous à cette personne ? Et d’où vient-elle ?

- Le Dr Albissaty : la manigance, je lui reproche la manigance, la fourberie, la manipulation et surtout la traîtrise. C’est l’agent de Bichara Issa, le ministre de la défense de Deby. Posez la question à tous les opposants armés, ils vous confirmeront ce que je vous dis.

Il cherche à avoir Deby au téléphone à travers une personnalité qui s’était rallié l’année dernière. Deby ne le prend pas au sérieux parce qu’il le connaît.
Il sème la confusion et surtout la méfiance entre des camarades de même mouvement. Un militant de la CNT a vidé son chargeur en direction de son camarade, pour une affaire très banale à cause toujours de ce monsieur.
Il disait à ceux des arabes qui l’écoutent que je ne peux pas servir les arabes puisque mes relations sont très solides avec les non arabes, que je suis toujours avec les non arabes, que je travaille pour eux … bref, des conneries pareilles qui me rendent pourtant très fier.
En voulant me griller, il m’a fait passer pour un grand patriote, un nationaliste ; un anti-tribaliste. Je le remercie pour cela.
Toute la politique de cet homme est basée sur le tribalisme et le clanisme. Il dresse les uns contre les autres et se vend à qui dit mieux.
Je vous en prie, contactez d’autres sources dans l’opposition armée pour vérifier mes propos. Posez la question non seulement aux autres tendances mais aux combattants de la CNT même dont il est membre.

Alwihda : c’est grave ce que vous dites !

Le Dr Albissaty : Bien entendu, c’est grave parce que ce que je déclare ne serait pas du goût de malhonnêtes politiques, ceux qui, comme lui, aiment évoluer dans le flou ; mais moi, je ne suis pas un homme politique, je ne suis qu’un citoyen révolté contre un système honni; je ne me tairais pas. N’en déplaise à tous ces faux révolutionnaires qui écument les milieux de résistants pour avoir des postes de responsabilités en cas de victoire ou de réconciliation avec le régime.
Je ne m’oppose pas à Deby pour avoir quoi que se soit, alors je dis ce que je pense, et tant pis si on me traite de mauvais politicien parce que je dis ce que je pense et à haute voix. Quant à votre question de savoir d’où vient-il, je vous renvoie au tribunal de N’Djamena et Me Brahim Alkhalil qui vous répondrons. Cette question a été soulevée la bas, en 2001, je crois, mais je ne sais pas comment elle a été tranchée.

Alwihda : pourquoi vous dites toujours que vous n’êtes pas un homme politique ?

- Dr Albissaty : parce qu’un homme politique tchadien, c’est souvent l’imposture, la trahison ; savoir changer ses camarades, ses principes, ses idéaux. Ne dit-on pas que seuls les imbéciles ne changent pas !
Moi, je ne change pas. Voilà ! je suis donc un imbécile, pas un politicien.

- Alwihda : oui, je me rappelle de votre article : « qui est imbécile, celui qui change ou celui qui ne change pas ». Que répondriez-vous à ceux qui disent qu’une rébellion qui dure dans le maquis est vouée à l’échec ?

- Dr Albissaty : c’est le contraire que je pense. Une rébellion doit mûrir, elle doit avoir le temps nécessaire pour qu’elle s’affermisse. Chez-nous, légers que nous sommes, nous aimons accomplir des succès sans effort et rapidement. Depuis le Frolinat et jusqu’à nos jours, nous ne faisons que répéter les mêmes erreurs ; bien plus, sans grande conviction. Cela dit, je n’oublie pas qu’il y a au sein de la résistance armée et pacifique des hommes réellement révolutionnaires qui croient à la réalisation des nobles idéaux.
Et donc, il faut du temps. Le temps nous apprendra beaucoup des choses ; et sur notre lutte et sur nous-mêmes.

- Alwihda : Que pensez-vous du rôle de la Libye qui, en jouant le rôle de médiatrice ente le pouvoir et les groupes rebelles, propose des sommes sonnantes et trébuchantes pour vous séduire à déposer les armes et rallier Idriss Deby ?

- Dr Albissaty : pour des raisons qui lui sont propres, la Libye soutient Deby tout en sachant que c’est un mauvais président. Quant aux « sommes sonnantes et trébuchantes », beaucoup parmi nous ne se sont révoltés que pour cela.

- Alwihda : Que dites-vous de l’entrevue de M.Ahmat Yacoub, conseiller politique du RND avec le Président Idriss Deby, sur sa proposition de sortie de crise par un dialogue politique, êtes- vous pour ou contre cette démarche ?

- Dr Albissaty : on ne peut jamais être contre une entreprise pour la paix, voyons ! Sauf que Deby n’est pas un homme de parole comme tout son entourage, d’ailleurs.
La paix, nous la cherchons et la recherchons, tous. Mêmes les actions que nous menons sur le terrain, quoique fortes, ont pour objectif final le rétablissement de la paix dans notre patrie. Mais une paix dans la dignité. Nous refusons la paix de motus et bouche cousue que Deby impose au peuple tchadien. Nous cherchons une paix dans l’équité, la justice.
Quant à Ahmat Yacoub, il était l’initiateur de la première conférence de l’opposition tchadienne qui s’était tenue à Paris, en mars 2005, il a travaillé ardemment pour que la deuxième conférence ait lieu ; toujours dans le but de la tenue d’une table ronde regroupant l’opposition et le gouvernement.
Mais étant convaincu que la table ronde n’aura lieu que lorsque Deby l’accepte, il le rencontre. Espérons que cette rencontre a convaincu Deby d’arrêter de verser le sang de ses compatriotes.

- Alwihda : Quelle est votre proposition de sortie de crise politique au Tchad.

- Dr Albissaty : Le résistant que je suis ne peut avoir comme premier objectif que la chute du régime. Cela, vous l’imagez. Maintenant, vu les multitudes de points de vue, je suis prêt pour une table ronde autour de laquelle siégeront l’opposition de l’intérieur, l’opposition armée et les représentants de la société civile ; supervisée, bien entendu, par les institutions de Nations Unis et l’Union Africaine. En un mot, je vous répète ce que j’avais émis dans ma lettre au président sénégalais lors de mon séjour à Dakar.
Et donc, il nous faudra un forum national auquel prendront part tous les acteurs politiques concernés à savoir : l’opposition démocratique, les mouvements armés, la société civile et les leaders d’opinions.
Ce forum national, qui sera placé sous les auspices de l’Union Africaine (U.A), de l’Organisation des Nations Unies (O.N.U), des pays amis, des partenaires étrangers du Tchad et autres institutions internationales, examinera la genèse de la crise politique, sociale et économique actuelle du Tchad ;
Les participants débattront de la bonne gouvernance, de la transparence dans la gestion des revenus pétroliers, du respect des droits de l’Homme, de la justice sociale, de l’épineuse question de la cohabitation intercommunautaire pour une réelle intégration tchado-tchadienne.

Il sera question d’abroger les dernières modifications de la constitution qui trancheront de façon définitive la question de l’alternance démocratique, ainsi que les critères d’éligibilités des députés de l’Assemblée nationale. Un serment au nom de la constitution sera effectué et respecté lors de toute prise des fonctions des élus du peuple et les membres du gouvernement.
A l’issue de ce forum et par un large consensus, des institutions crédibles seront mises en place pour assurer le suivi des recommandations prises devant la communauté internationale par les acteurs politiques Tchadiens.
Un gouvernement d’Union nationale et de transition fort et plénipotentiaire veillera pour rendre applicables les aspirations du peuple tchadien.
L’Assemblée nationale de transition organisera des élections libres, transparentes et équitables auxquelles prendront part des candidats dont les critères d’éligibilités seront fixés par une nouvelle loi. Voilà, en bref, comment je vois la solution de la crise tchadienne.

- Alwihda : Votre dernier mot

-Dr Albissaty : Le Tchad est éternel, le peuple tchadien est éternel, la lutte pour le développement de ma patrie est éternelle.

- Alwihda : Merci Dr Albissaty !

- Dr Albissaty : c’est moi qui vous remercie !

Interview réalisée par Makaila Nguebla
Pour Alwihda
Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article